M for MANKIND France
2026/06/01
2026/02/15
Richesse oblige
Ce mot est d’Eugène Sue dans son admirable roman: Martin, l’enfant trouvé (1846).
L’inégalité sociale est la plaie de l’humanité.
La famille, aidée de la société, l’homme et la femme n’existent que pour prévenir, pour guérir les différences natives qui engendrent tant de difficultés entre les hommes, pour niveler par le haut l’inégalité de naissance entre les hommes, inégalité physique, intellectuelle et culturelle (morale et sociale).
Sans cette force. l’humanité s’auto-détruit.
Il n’y a que 5 pays dans le monde où moins d’un enfant sur 10 naît hors mariage ! Tous en Asie sauf la Grèce. Le 6ème est à + de 2/10 !
Il faut que non seulement les riches aident les pauvres mais que les instruits aident les ignorants, que les forts aident les faibles comme le montre si bien Martin !!!
Et, quel roman !
(in english : Martin, the foundling)
Et puis, d’Eugène Sue toujours, Les mystères du peuple est une œuvre grandiose qui commence en 1848, la révolution contre l’abus de pouvoir !! On croyait alors que lorsque toutes les nations seraient devenues des républiques, il n’y aurait plus de guerre !
2025/12/28
De l’identité sociale
Avoir une position sociale, c’est être quelqu’un sans rien faire, rien qu’en se coulant dans le moule. Si vous voulez une balle, il faut du plomb et un moule.
Une position sociale, c’est une forteresse, un bunker, et peu importe laquelle, du lazzarone, du chiffonnier à l’empereur, au directeur général, c’est un empire dont chacun est le roi.
L’identité sociale, c’est l’idolâtrie suprême, les pénates de Rachel, le veau d’or intérieur, le bastion imprenable, le graal de la bonne conscience.
Depuis quinze à vingt ans, j’ai tenté de résoudre la question existentielle posée il y a cinq cents ans par Etienne de La Boétie, comment une poignée d’hommes peut-elle régner sur des multitudes qui acceptent leur servitude sans se rebeller ? (Discours de la servitude volontaire, 1546), ceci en écrivant, pour moi et pour vous, car, l’écriture est tout dans l’évolution de l’homme, pour le meilleur et pour le pire…
Or, après avoir trouvé différentes raisons en outre de celles décrites par La Boétie, il me semble que ce qui pousse l’homme à ne pas se soucier d’un régime qui l’oppresse est l’incomparable besoin d’obtenir une identité sociale, une image de lui-même reconnue parmi ses semblables, une position dans le tourbillon du monde lui assurant une sécurité d’être qu’il n’a pas forcément par sa nature propre.
Tant d’hommes, et de femmes n’ont une image d’eux-mêmes qu’à travers leur identité sociale !
Le besoin immodéré d’avoir une identité sociale a deux aspects; le premier comme je viens de l’esquisser est de se trouver une fonction reconnue dans la ruche humaine, le second consiste à forger une image de soi-même qui fera dire de soi: voilà une personne forte, un individu qui est quelqu’un et qui n’envie rien à personne… alors que c’est tout le contraire !
Tout homme et plus encore toute femme se crée une apparence sociale comme un acteur se grime avant d’entrer en scène pour représenter son rôle. Se donner un type est pour la plupart l’action principale de la vie.
2025/11/29
L’homme n’est pas naturellement bon …
car, s’il l’était, il ne pourrait plus le devenir ! Et, dame, y’a du taf !! Mais, comme devenir bon est la raison d’être de ‘l’human nature’, y’a pas de mal.
Et, oh ! Voyez cette merveille de roman, qui d’ailleurs est une histoire vraie où l’auteur joue son bout de rôle, j’ai nommé Ponson du Terrail:
Le nouveau maître d’école, pdf gratuit sur gallica.bnf.fr, roman qui d’ailleurs lui avait valut la légion d’honneur, époque révolue s’il en est !!
2025/11/04
Victoire de la force, idolâtrie de la puissance
anything to say ?
peut-être,
voir l’éternité dans l’instant,
un instant heureux,
un instant sans ombres ni adversité,
sans menaces, sans peurs, sans tremblements,
un instant au parfum de méditerranée,
de flamants roses sur un étang salé.
2025/09/21
La mouche
C’était un poète, tout de vers cousu, qui bravait le front haut son antique solitude.
De la lucarne ouverte, un léger bruissement lui fit tourner la tête. Dans la poussière d’un rayon égaré, un point noir voltigeait.
Ni les éclats voisins d’un archet maladroit, ni cloches ni tonnerre jamais n’avaient troublé le cours de ses pensées.
L’ignorant insecte osa se poser sur le bord même de l’encrier.
La stupeur passée, Amaury jura que cet indésirable serait bien vite chassé du paradis des muses. Armé d’une savate, la chasse commença.
Comme le jour tombait, l’insecte disparu dans l’obscurité de la mansarde éclairée des lumières d’une gloire à venir.
Au réveil d’Amaury, un bourdonnement discret prît dans son esprit des allures de tempête.
Mais, après des jours de luttes épiques autant qu’infructueuses, accoutumé à la présence d’un intrus irréductible et ayant renoué les liens de ses idées, notre poète se prît à pardonner l’invasion insensée.
Cette présence moqueuse devint une compagne autant souhaitée qu’elle fut détestée. Amaury alla même jusqu’à lui réciter ses strophes inachevées.
Cependant, un matin, un calme persistant le réveilla inquiet. Il passa bien des heures à chercher sa compagne éphémère,
Convaincu de la fuite de cette mouche ingrate, le silence effrayant le chassa sans retour de son asile perché et, désormais, c’est dans les cafés du boulevard que vous pourrez le voir, émiettant un sucre en attendant le retour de sa muse ailée.
A. G. 09/2021
2025/09/02
Le roi des romanciers !!!
Ponson du Terrail
Il y a des films qu’on peut voir et revoir deux fois, dix fois et plus. Ils sont rares mais il y en a, comme ceux de Chaplin par exemple.
Eh bien, les romans de Ponson du Terrail sont ainsi. Quand on a commencé à en lire un, on ne s’arrête qu’à la fin, et encore !
La jeunesse du roi Henri est le plus remarquable et je l’ai lu peut-être cinq fois… Il commence ainsi:
« Un soir du mois de juillet de l’année 1572, deux cavaliers galopaient sur la route qui conduit de Pau à Nérac. »
Rocambole n’est pas moins prenant, et tous vous entraînent dans des mondes enchantés dont vous n’avez pas idée et qui pourtant existaient il n’y a pas deux cents ans comme l’histoire du Capitaine des pénitents noirs, un chef d’oeuvre !
C’est un vrai plaisir de lire des auteurs comme La Landelle ou Du Boisgobey, pour citer deux grands romanciers dont je n’ai pas parlé, mais c’est une joie de lire Ponson ! Ponson est frais comme un ruisseau de mai qui babille entre les hautes herbes parsemées de boutons d’or et de marguerites. Il ne fait pas de poésie, il vous rend poète.
Sa plume enchantée parcours des mondes inconnus et oubliés, a tel point que parfois, il y a tellement d’histoires imbriquées que ça nuit à la cohésion de l’ensemble mais, si l’on a le courage de lire, la fin est souvent un feu d’artifice de situations extraordinaires.
(gratuits sur gallica.fr)
2022/10/16
Appendice 2: Gaspard des Montagnes
extrait:
"Mais les jours allongeaient. L’herbe poussait autour des puits-fontaines. Les nuits, on était long à s’endormir. Par les fentes arrivait le miel des cerisiers en fleur dont les files bordent les prés nouveaux de doucette et d’oseille sauvage. Un vent tiède réveillait les arbres encore nus dans les boqueteaux des tournants. C’était le mois d’avril où le coucou chante à fil… Puis la fête de la Croix pour laquelle on lâche les vaches ; et jusqu’à la Croix de septembre on mange un morceau de pain à quatre heures parce qu’on est dans la saison du gros travail.
Anne-Marie changea. Au fond de ce moulin elle
avait retrouvé sa petite vie paysanne de Chenerailles, et plus proche de ce
vieux temps, elle était plus proche de Gaspard.
La séparation faisait qu’elle l’imaginait
comme là-bas sur le pâturage, l’oeil tout riant, la face toute claire, et tout
porté de bonne volonté. Elle revoyait le cousin, le frère des anciens jours au
grand soleil de la campagne. Cet élan, et ce don, ce coeur. L’ami alors de
moitié dans sa vie…
Elle n’irait plus autour des fontaines
cueillir pour son mois de Marie les aimez-moi que sa mère appelait les yeux de
la Vierge. Quelqu’un la cherchait, la criait : elle continuait sa cueillette,
la poitrine pleine de joie, attendant une minute avant de répondre. Mais il
savait bien la trouver. Il arrivait, elle voyait sa face couleur de flamme; et
ses yeux bruns qui, pour mieux lui parler, attrapaient du soleil.
Durant ces nuits de mai, elle ne savait plus
que cet ami de jadis. Ni mauvais dires, ni rien du monde ne pouvait aller
contre cela qui roulait en son sang : cette amitié où ils étaient tous deux. Et
pour qu’une telle tendresse lui vînt, avec ces larmes, de cette nuit dehors,
toute de menus bruits, de souffles, d’odeurs vertes, ah, il fallait bien que
là-bas il songeât à elle comme elle songeait à lui.
Elle se troublait. Alors, elle s’efforçait de
penser aux Escures. Mais c’était Jeuselou et Marguerite qu’elle revoyait comme
tantôt, s’entreriant pour un instant sur le pas de la porte. Ceux-là se
marieraient. Ils seraient ceux qui dorment l’un près de l’autre et se
retrouvent ensemble au matin, quand on devine que devant les montagnes bleues commence
une journée de bonheur. Heureux ceux qui sont ainsi mari et femme, de pensée et
de fait, car c’est la vraie vie à trouver dans ce monde.
Un peu de vent tiédi s’éloigne ; les branches
remuent jusqu’au fond des bois, et ceux qui s’entr’aiment dorment doucement.
(…)
Vivre d’accord avec soi. Quand on est honnête,
on doit en porter la peine. Au bout du compte, c’est simple de faire son salut
: c’est simple d’être dans son chemin à chaque heure de sa vie. D’ailleurs il
faudra toujours mourir. Pourquoi ne pas vivre le coeur net et pur de péché,
toujours !
(…)
Avons-nous été établis de Dieu pour juger et
pour tuer ? Ceux même qui nous apportent la souffrance et la peine travaillent
peut-être pour notre bien. Le malheur de mon petit Henri, Dieu a pu le vouloir,
qui voit mieux que nous. Nous voyons le bien et le mal ; mais notre bien et
notre mal, notre heur et notre malheur vrais, les voyons-nous ?
(…)
Anne-Marie avançait pensivement, sous les
sorbiers sans feuilles. Les peines et tout, qu’importe, pourvu qu’on se voie
dans son chemin. Aller droit, suivant ce grand voeu. Et l’on pourra aider celui
qu’on fit souffrir. Le péché, elle sentait, à n’en pas douter, qu’il lui aurait
été impossible d’y vivre. Impossible.
Elle changeait le coeur des gens. C’était
vrai, aux Escures tout sentait les grandes moeurs. Il était des choses qu’on
aurait pu ni faire ni penser devant elle.
(...)
Peut-être aurait passé le temps où le (Gaspard) tenait
quelque démon. Un joli son de musette. Personne ne peut savoir ce que c’est,
s’il n’a vécu cela. Les matins, seul, au bois, la mousse gelée qui crie sous le
soulier, ce vieux goût humide et ce ciel chagrin entre les branches… On se dit
: la vie, quelle dégoûtation ! On parle à sa hache, à ses outils, comme les
soldats, dans les durs moments, parlent à leurs armes.
Tout ce qu’il avait su, dans cet orage noir,
ç’avait été se taire, attendre et ne jamais lâcher. Il peut arriver n’importe
quoi à un homme : la seule honte, c’est de perdre coeur.
Ses yeux rencontrèrent les yeux couleur de
noisette. Nulle autre n’avait, comme Anne-Marie, ce regard à la lumière de
l’âme. Et ce n’est pas vrai qu’il n’y a rien, puisqu’on peut ainsi sentir une
âme.
On veut vivre, se disait Gaspard, mais avec
son coeur d’homme. Il ne s’agit donc pas de bonheur ni de malheur, quand on est
bâti d’une certaine façon. On rechercherait bien le malheur même. On
s’arracherait bien les yeux pour les donner à une Anne-Marie.
Là-bas, dans la pâleur du lointain, s’enfonce le pays des monts bleus et cornus. Le Chignore, avec ses deux pointes, les autres, en chaîne, avec leurs cols, leurs terrasses, leurs cimes d’où quelque brouillard cueilli par le vent s’enlève encore, va gagner l’air libre… Les chemins secs où courent la lumière et la bise se sont ouverts ainsi que pour un grand départ. Une amitié, dans le matin sur la montagne, a changé l’air comme ferait une chanson. Le bonheur, le malheur, n’importe. Ce n’est pas tellement vers la joie, vers la peine, qu’on a choisi d’aller. On a choisi d’aller vers autre chose.
(...)
Elle allait redemander à Gaspard de ne pas
l’abandonner au milieu des difficultés. Mais ils avaient tous deux le sentiment
que la conversation avait tourné autour de quelque chose qu’ils n’avaient pas
besoin de dire. Cette gêne cédait, et cet étouffement qui le prenait dans le
voisinage d’Anne-Marie. Une force lui revenait, une sorte de soulèvement profond.
Thiers, les courses, tout cela était soudain loin de lui et sans vie, comme si
ces derniers temps il avait seulement vécu à côté de soi. Mais maintenant il vivrait,
il ferait. Robert et les autres, il n’aurait pas besoin des messieurs Chargnat
pour en venir à bout.
Il se sentait fort de tout le peuple de la
campagne, de ceux qui mangent et qui dorment près de la terre, qui ont affaire
en plein air à la roche, aux sapins, au foin qu’on fauche, au pain qu’on fait
pousser.
Anne-Marie s’arrêta dans le biseau de brume
dorée qui tombait de la porte. Sous sa mante de bergère, sa figure claire
ourlée d’argent à contre-jour, debout, devant ce lointain de bois et de montagnes,
elle semblait la reine de tous ceux-là qui la verraient. Les mots qu’on n’avait
pas dits s’envolaient vers le soleil."
2022/06/18
Appendice: Michel Zevaco
Michel Zevaco fut sans aucun doute un des plus grands romanciers du 19ème siècle. "Les amants de Venise" est à mon avis son chef d'oeuvre ! Et pratiquement tous ses romans sont des épopées qui vous transportent dans un monde révolu où l'Homme tenait la première place au naturel, sans artifices, sans détours. Naïveté, vengeance, passion, foi, fidélité, trahison, l'homme ne se cachait pas à ces époques derrière des apparences trompeuses, derrière des renoncement à sa nature, bonne ou mauvaise. Ce n'était que quelques centaines d'années auparavant et pourtant, ces univers paraissent plus anciens que la terre des dinausores ...
Mais la plus grande figure de cet auteur est sans doute celle de Pardaillan, chevalier, héro, rebelle.
Lisez "La jeunesse du Roi Henri" de Ponson du Terrail (le meilleur des romancier !), "Le Juif errant" d'Eugène Sue, "Le bossu" (Lagardère) et Madame Gil Blas de Paul Féval et tant d'autres ...
Le bon endroit où télécharger ces perles de la littérature en PDF gratuits et 'légers' est sans doute cet excellent site: Ebooks libres et gratuits.
Ah ! Lisez tous ces grands maîtres de l'écriture, de l'imagination, de la poésie et du coeur !!
Voici une liste partielle de tous ces auteurs qui, en plus des trois précédemment cités, d'Alexandre Dumas et d'Honoré de Balzac, valent plus que le détour !!
Fortuné du Boisgobey
Pierre Zaccone
Frédéric Soulié
Emile Richebourg
Molé-Gentilhomme
Alfred Assolant
Ernest Capendu
Eugène Chavette
Emile Gaboriau
Emmanuel Gonzalès
Jules Lermina
Léon Gozlan
Joseph Méry
Jules Mary
Gabriel de La Landelle
Constant Guéroult
...
(nb: les auteurs ne se trouvant pas à Ebooks libres et gratuits sont sur Gallica)
Extraits de Michel Zevaco, L’hôtel Saint Pol
Le roi (Charles VI) songeait.
– Lourde... combien lourde ! Est-ce de l’or ? Est-ce
du fer ? Qu’importe, c’est un métal sournois et lâche qui vous rafraîchit
d’abord le front, pour se mettre ensuite à le serrer jusqu’à faire éclater la
tête. Pourquoi une couronne, « à moi » et non à d’autres ? Quel mal ai-je fait
pour être condamné à la couronne ?
Il se mit à trembler. Le frisson glacial de la
crise courut le long de son échine. Il résistait pourtant, essayait encore de
vaguement diriger sa pensée insurgée.
Et tout à coup, il fut debout, écumant, et hurla
:
– Pourquoi une couronne à moi et non à vous ?
Ce fut un coup de tonnerre dominant le tumulte
d’une bataille. Il y eut dans la salle immense, où l’orgie battait à tous les
angles ses ailes de flamme, le silence morne et stupéfait de fous brusquement
ramenés à la raison. Et la sensation fut inoubliable, sinistre, macabre, – la sensation
que tous ces êtres raisonnables, hommes, femmes, princes, ducs, capitaines, c’étaient
des fous, et que lui, le fou, c’était, dans cette assemblée de délire, le seul
être raisonnable.
La voix du fou, comme un grand courant d’air pur,
balayait l’ivresse. Il reprit :
– Et pourquoi des couronnes ? Qui est le maître
? Est-ce moi ? Est-ce vous ? Personne n’est maître ! Je le sais et les fantômes
de mes nuits me l’ont dit. Maîtres ! dit-il avec un rire strident. Maîtres de quoi
? De qui ? Et qui a décrété que quelqu’un serait maître ? Parlez, je veux
savoir ! Vous vous taisez, Bourgogne ! Berry ! Orléans ! Vous tous qui voulez
être les maîtres, vous ne pouvez dire pourquoi vous le seriez ! Par Notre-Dame
et les saints, c’est à mourir de rire, avortons !... Chiens rampants, vous
prétendez vous imposer à l’admiration des hommes ! Vous aurez seulement leur
haine, et si vous saviez en quel océan de mépris vous vous débattez, vous
auriez pitié de vous-mêmes !
La voix du Roi-Fou tonnait. Il ne savait ce
qu’il disait. Les paroles jaillissaient de ses lèvres brûlantes, sans qu’il en comprît
le sens, comme autrefois, dans le temple sacré du Delphicus, parlait l’oracle
délirant.
La masse énorme des gentilshommes écoutait sans
comprendre. Mais la voix rauque, rude, puissante, leur secouait le coeur.
– Alors, avortons, il vous faut la puissance ?
Vraiment ! C’est à mourir de rire, de voir vos mines confites quand vous parlez
du pouvoir, de la puissance et de la nécessité de diriger les hommes, et de vos
nobles ambitions, sacripants ! Alors, vraiment, vous éprouvez, vous dites que vous
éprouvez le besoin de dominer, d’être vus de loin, et vous vous criez à
vous-mêmes que c’est là une grande joie, une belle satisfaction !
Vous mentez, chiens ! Vous n’avez même pas cela
dans le ventre. Si c’est cela que vous avez, pourquoi vous et non pas d’autres
? C’est donc la guerre d’homme à homme, au poignard, au poison, à la hache, à
l’échafaud, à la corde, à la calomnie, à toutes armes ? Mais non, sacripants !
Ce qui vous mène, c’est l’orgie. Ce qui vous tourmente,
mendiants de jouissances Je vous dis que c’est à mourir de rire, voleurs,
truands ! Je vois les peuples, troupeaux immenses cherchant où paître un peu de
bonheur. Où est l’herbe du bonheur ? Cherchez-la, peuples stupides. Par pitié,
par mépris, vous vous laissez voler un peu de puissance, un peu d’argent, et vous
haussez les épaules devant vos maîtres... moi je fais mieux, je leur donne ma
couronne !
D’un geste frénétique, il arracha la couronne de
sa tête, la souleva très haut, dans ses deux mains. Son visage convulsé fit
reculer la foule, et son rire glaça les plus braves. Il vociféra :
– Je n’en veux plus ! Qui la veut ! Ramasse, mon
frère ! Ramasse, mon oncle ! Ramasse, mon cousin ! Ramassez, sacripants ! À
plat ventre, mendiants de pouvoir ! C’est moi le peuple de France ! Tenez,
prenez, mangez, buvez, gorgez-vous, pauvres mendiants de puissance ! Prenez !
Voici la couronne, je n’en veux pas !
Le Fou laissa tomber sur l’estrade le royal diadème
et d’un rude coup de pied, l’envoya au loin devant lui. La couronne bondit,
ricocha, roula. Les groupes affolés s’écartèrent en reflux violents et
stupides, virent passer parmi eux ce bolide brillant qui était l’emblème du
pouvoir, qui alla se heurter au pied d’une colonne de granit surmontée d’un
satyre ricanant, et s’y brisa.
En même temps, Charles tombait à la renverse dans
son fauteuil en râlant :
– Regardez mourir le peuple !...
Ses yeux se révulsèrent. Ses genoux s’entrechoquèrent.
Il claqua des dents.
– Ils me tuent ! Ils m’égorgent ! Ils boivent mon
sang ! Regardez-moi mourir !... Il eut un grand cri déchirant, ses bras se tordirent
; du fauteuil, il tomba sur le tapis de l’estrade, et l’on n’entendit plus que
ses grognements funèbres, on ne vit plus que ses gestes frénétiques simulant
dans le vide une lutte effroyable contre les mendiants du pouvoir qu’évoquait
sa vision...
(…)
Ce matin-là le vénérable père Ignace de Loyola
eut une conférence avec le comte de Monclar, grand prévôt de Paris.
Il y avait de l’inquisiteur dans l’âme de
Monclar. Il y avait du policier dans l’âme de Loyola et c’est pour cela que
tous deux semblaient si bien s’entendre durant leur entretien.
– Ce Dolet, disait Loyola, est une vraie plaie
pour votre beau pays de France…
– Hélas, vénérable père, le roi est faible
parfois !
– Oui ! Oui ! Il veut jouer au savant, au
poète… Comme si les rois devaient être autre chose que la main de fer
appesantie par Dieu sur les peuples ! Les peuples, mon cher monsieur de Monclar,
ont une tendance néfaste à la rébellion contre notre sainte autorité, les rois
doivent être nos agents… ou sinon nous briserons les rois eux-mêmes ! …
(...)
– Loyola, reprit-il (Dolet), est un de ces hommes
fameux qui impriment sur l’humanité la marque indélébile de leur vouloir.
Seulement, ce qu’ils veulent, c’est leur
propre glorification, et non le bonheur commun. Ce sont ces hommes qui
arrêtent, durant des siècles, la marche de la vérité ou la font dévier…
L’humanité va vers un idéal si lointain, si
profond qu’à peine on l’ose concevoir. Par moment, elle ressent un choc, puis,
quand la secousse est finie, elle passe, croyant que la route est toujours droite
devant elle… Elle a dévié… l’écart, faible au départ, devient immense au bout
de cinquante ans, de cent ans… Et alors, il faut une révolution dans les
esprits et les moeurs pour que l’humanité rejoigne sa route… Oui, certes, ce
Loyola est un fléau semblable à ces grands tueurs. Il tue à sa façon. Ce qu’il
y a de terrible en lui, c’est qu’il ne veut pas tuer seulement le corps, c’est
l’esprit qu’il veut atteindre…
(…)
« Ceci est ma dernière pensée.
« C’est le dernier effort d’un esprit qui va
bientôt s’éteindre.
« Peut-être ces lignes tomberont-elles plus
tard sous les yeux d’hommes justes.
« Peut-être ce papier va-t-il être détruit.
« Je ne veux songer qu’à la possibilité d’être
lu plus tard.
« C’est
donc du seuil de la tombe que je parle aux hommes, et j’ai pour tribune un
bûcher.
« Je vais être brûlé ! Brûlé vif !
« Ce que ma chair va souffrir, je ne le sais.
« Je ne sais pas non plus quelles clameurs
d’agonie s’échapperont de ma gorge alors que, délirant au milieu des
tourbillons de flamme, je ne serai plus responsable de ma pensée.
« La vraie clameur du condamné est ici, sur ce
parchemin.
« Voici donc ce que je souhaite :
« Je suis innocent de toute action mauvaise.
« Aussi loin que je regarde dans ma vie, avec
le scrupule et l’angoisse d’un juge impartial, je n’y découvre aucun crime,
aucune faute véritable.
« J’ai aimé les hommes, mes frères.
« J’ai tâché de leur montrer qu’il y a un
flambeau pour les guider vers le bonheur à travers les ténèbres de la vie que
nous vivons. Ce flambeau s’appelle : Science.
« J’ai fait en sorte de répandre le plus que
j’ai pu de science, c’est-à-dire de lumière, afin de chasser le plus possible
de ténèbres, c’est-à-dire d’ignorance.
« Je ne me suis pas détourné des moins
fortunés que moi. Je n’ai pas montré un visage impitoyable aux fautes des
autres.
« J’ai songé que le mot suprême de la sagesse
humaine et l’aboutissement fatal de la science, de la pensée, de la vie, c’est
l’indulgence.
« Une humanité où les hommes auraient pitié
les uns des autres, où se développerait cette radieuse et magnifique pensée de
fraternité que le Christ a entrevue, une humanité pareille aurait résolu le problème
du paradis terrestre.
« Cependant, c’est la haine qui triomphe.
« Je ne veux ici accuser personne.
« Je dis seulement que l’esprit de domination
engendre l’esprit de haine.
« Je dis que les dominateurs qui ont inventé
le bûcher pour les hommes inaptes à la servitude sont l’obstacle qu’il faut
écarter.
« Puisse-t-on me comprendre !
«
Puisse l’humanité apprendre à pénétrer dans sa propre pensée !
« Puissent les hommes arriver un jour à penser
librement, c’est-à-dire sans que leur croyance, leur foi, leur pensée leur ait
été imposée.
« Puisse la science remettre au creuset de
l’analyse les croyances humaines qui nous sont transmises par les siècles
barbares !
« En formulant ces souhaits, je ne crois pas
passer les limites du droit humain.
« Je ne me crois pas en faute.
« Pourtant, c’est pour penser ce que j’écris,
c’est pour avoir aimé la science, la lumière, pour avoir été le frère de mes
frères que je vais être brûlé.
« Je voudrais qu’un jour un monument s’élevât
à l’endroit même où je vais souffrir, et que sur ce monument, les jours de
fête, les hommes enfin délivrés apportent quelque modeste offrande de fleurs,
et qu’enfin le souvenir des iniquités présentes fût perpétué par cette simple
parole que quelqu’un redirait aux foules, d’année en année :
« Ici, on a brûlé un homme parce qu’il aimait
ses frères et prêchait l’indulgence et proclamait le bienfait de la science.
« Cela se passait du temps où il y avait des
rois comme François, et des saints comme Ignace de Loyola. »
« Voilà ce que je souhaite.
« En foi de quoi, libre d’esprit et sain de
corps, j’ai signé. »
Dolet signa.
2022/05/28
Ah ! Quand même ...
« Ce que l’homme a le plus besoin d’être, c’est ce qu’il n’est pas. »

Voyez-vous ces photos ?
On s'était arrêté là, exactement !!.
C'était en juin 2008. On avait remplit la voiture d'énormes gerbes de lavande.
C'est un miracle que quelqu'un ait posté récemment ces photos sur Google maps !!!
J'ai ainsi un souvenir d'une des plus belles pages de ma vie ...
Je vois le mer d'où j'habite maintenant et, quand mon regard se porte vers l'ouest nord-ouest, au-delà de cubes de béton qu'ils appellent maisons, en direction du soleil couchant, je me dis qu'il y a là-bas une étoile qui porte ce que j'ai le plus aimé au monde ...
Il me reste un de ces bouquets de lavande qui a gardé tout son parfum, ainsi qu'un brin de mimosa ...
(traduction très approximative !)
Lune à l'aube, la cure d'amour
l'air calme
du matin.
Venez les
vagues de rires oubliés
lys dans la
nuit sainte.
Ce
brouillard, ce brouillard, ce brouillard, où est la lumière brillante sur toi ?
Ce
brouillard, ce brouillard, ce brouillard, où est la lumière brillante sur toi ?
Le vin de
la fleur dans ma demeure
coeur au regard sombre
la lumière
tombe dans la nuit calme
âme du
soleil à l'oubli sauvée
Ce
brouillard, ce brouillard, ce brouillard, où est la lumière brillante sur toi ?
Ce
brouillard, ce brouillard, ce brouillard, où est la lumière brillante sur toi ?
Où ce
brouillard a-t-il une lumière vive sur vous, mon ami ?
Et où est
la douceur de tes cheveux, ma chérie
Lune en
mai, Lune en mai, Lune en mai
Où est la
lumière brillante sur toi
Hasta la vista !!
J'avais commencé ce blog avec Saint-Exupéry, il y a près de douze ans, finissons-le de même !
Ce n'est pas sans beaucoup de tristesse que j'arrête cette expérience car j'aurais de quoi remplir des centaines d'articles. D'ailleurs, en passant, si par le plus grand des hasards une personne était intéressée à mener une coopération pour la publication de nouvelles pages, originales ou reprises de MfM-news, pourquoi pas ! Avis aux amateurs ...
Le titre de ce blog étant 'L'homme pour l'humanité', il est juste de faire référence à l'homme qui a marqué de son 'bon génie' la fin de l'apogée de la culture humaine qui, selon moi, fut la période de 1850 à 1950 en France en particulier et un peu en Amérique grâce à Henri Georges, Fenimore Cooper et Edgard Poe, et aussi en Angleterre avec Dickens, Huxley, Wells, Kipling et Scott par exemple.
Je ne développerai pas car je ne puis plus mener de front la publication d'articles ici et sur mon blog en anglais auquel je réserve mes derniers efforts.
L'image de la planète du Petit Prince envahie par les baobabs est celle de notre terre envahie par le mal faute d'aboir voulu en arracher ses premières pousses.
Lisez, lisez mes amis ces extraits du chef d'oeuvre d'Antoine !!!
Antoine de
Saint-Exupéry
À LÉON WERTH
Je demande
pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une
excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde.
J’ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres
pour enfants. J’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la
France où elle a faim et froid. Elle a bien besoin d’être consolée. Si toutes
ces excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l’enfant qu’a été
autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d’abord été
des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) Je corrige donc ma
dédicace :
À LÉON
WERTH QUAND IL ÉTAIT PETIT GARÇON
(...)
Si je vous
ai raconté ces détails sur l’astéroïde B 612 et si je vous ai confié son
numéro, c’est à cause des grandes personnes.
Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? » Elles vous demandent : « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? » Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : « J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit… » elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire : « J’ai vu une maison de cent mille francs. » Alors elles s’écrient : « Comme c’est joli ! »
Ainsi, si
vous leur dites : « La preuve que le petit prince a existé c’est qu’il était
ravissant, qu’il riait, et qu’il voulait un mouton. Quand on veut un mouton,
c’est la preuve qu’on existe » elles hausseront les épaules et vous traiteront
d’enfant !
Mais si
vous leur dites : « La planète d’où il venait est l’astéroïde
B 612 »
alors elles seront convaincues, et elles vous laisseront tranquille avec leurs
questions. Elles sont comme ça. Il ne faut pas leur en vouloir. Les enfants
doivent être très indulgents envers les grandes personnes.
Mais, bien
sûr, nous qui comprenons la vie, nous nous moquons bien des numéros ! J’aurais
aimé commencer cette histoire à la façon des contes de fées. J’aurais aimé dire
:
« Il était
une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus grande que lui,
et qui avait besoin d’un ami… » Pour ceux qui comprennent la vie, ça aurait eu
l’air beaucoup plus vrai.
Car je n’aime
pas qu’on lise mon livre à la légère. J’éprouve tant de chagrin à raconter ces
souvenirs. Il y a six ans déjà que mon ami s’en est allé avec son mouton. Si
j’essaie ici de le décrire, c’est afin de ne pas l’oublier. C’est triste
d’oublier un ami.
Tout le
monde n’a pas eu un ami. Et je puis devenir comme les grandes personnes qui ne
s’intéressent plus qu’aux chiffres.
(...)
J’appris
bien vite à mieux connaître cette fleur. Il y avait toujours eu, sur la planète
du petit prince, des fleurs très simples, ornées d’un seul rang de pétales, et
qui ne tenaient point de place, et qui ne dérangeaient personne. Elles
apparaissaient un matin dans l’herbe, et puis elles s’éteignaient le soir.
Mais
celle-là avait germé un jour, d’une graine apportée d’on ne sait où, et le
petit prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait
pas aux autres brindilles. Ça pouvait être un nouveau genre de baobab. Mais
l’arbuste cessa vite de croître, et commença de préparer une fleur. Le petit
prince, qui assistait à l’installation d’un bouton énorme, sentait bien qu’il en
sortirait une apparition miraculeuse, mais la fleur n’en finissait pas de se
préparer à être belle, à l’abri de sa chambre verte.
Elle
choisissait avec soin ses couleurs. Elle s’habillait lentement, elle ajustait
un à un ses pétales. Elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les
coquelicots. Elle ne voulait apparaître que dans le plein rayonnement de sa
beauté. Eh ! oui. Elle était très coquette ! Sa toilette mystérieuse avait donc
duré des jours et des jours. Et puis voici qu’un matin, justement à l’heure du
lever du soleil, elle s’était montrée.
Et elle,
qui avait travaillé avec tant de précision, dit en bâillant :
– Ah ! Je
me réveille à peine… Je vous demande pardon…
Je suis
encore toute décoiffée…
Le petit
prince, alors, ne put contenir son admiration :
– Que vous
êtes belle !
– N’est-ce
pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née en même temps que le soleil…
Le petit
prince devina bien qu’elle n’était pas trop modeste, mais elle était si
émouvante !
– C’est
l’heure, je crois, du petit déjeuner, avait-elle bientôt ajouté, auriez-vous la
bonté de penser à moi…
Et le petit
prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir d’eau fraîche, avait servi
la fleur.
Ainsi l’avait-elle
bien vite tourmenté par sa vanité un peu ombrageuse. Un jour, par exemple,
parlant de ses quatre épines, elle avait dit au petit prince :
– Ils
peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !
– Il n’y a
pas de tigres sur ma planète, avait objecté le petit prince, et puis les tigres
ne mangent pas l’herbe.
– Je ne
suis pas une herbe, avait doucement répondu la fleur.
–
Pardonnez-moi…
– Je ne
crains rien des tigres, mais j’ai horreur des courants d’air. Vous n’auriez pas
un paravent ?
« Horreur des
courants d’air… ce n’est pas de chance, pour une plante, avait remarqué le
petit prince. Cette fleur est bien compliquée… »
– Le soir
vous me mettrez sous globe. Il fait très froid chez vous. C’est mal installé.
Là d’où je viens…
Mais elle s’était
interrompue. Elle était venue sous forme de graine. Elle n’avait rien pu
connaître des autres mondes.
Humiliée de
s’être laissé surprendre à préparer un mensonge aussi naïf, elle avait toussé
deux ou trois fois, pour mettre le petit prince dans son tort :
– Ce
paravent ? …
– J’allais
le chercher mais vous me parliez !
Alors elle
avait forcé sa toux pour lui infliger quand même des remords.
Ainsi le
petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d’elle. Il
avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très
malheureux.
« J’aurais
dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les
fleurs. Il faut les regarder et les respirer.
La mienne
embaumait ma planète, mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire de
griffes, qui m’avait tellement agacé, eût dû m’attendrir… »
Il me
confia encore :
« Je n’ai
alors rien su comprendre ! J’aurais dû la juger sur les actes et non sur les
mots. Elle m’embaumait et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir !
J’aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si
contradictoires !
Mais
j’étais trop jeune pour savoir l’aimer. »
(...)
Le petit
prince arracha aussi, avec un peu de mélancolie, les dernières pousses de
baobabs. Il croyait ne jamais devoir revenir. Mais tous ces travaux familiers
lui parurent, ce matin-là, extrêmement doux. Et, quand il arrosa une dernière
fois la fleur, et se prépara à la mettre à l’abri sous son globe, il se découvrit
l’envie de pleurer.
– Adieu,
dit-il à la fleur.
Mais elle
ne lui répondit pas.
– Adieu,
répéta-t-il.
La fleur
toussa. Mais ce n’était pas à cause de son rhume.
– J’ai été
sotte, lui dit-elle enfin. Je te demande pardon.
Tâche
d’être heureux.
Il fut surpris
par l’absence de reproches. Il restait là tout déconcerté, le globe en l’air.
Il ne comprenait pas cette douceur calme.
– Mais oui,
je t’aime, lui dit la fleur. Tu n’en as rien su, par ma faute. Cela n’a aucune
importance. Mais tu as été aussi sot que moi. Tâche d’être heureux… Laisse ce
globe tranquille. Je n’en veux plus.
– Mais le
vent…
– Je ne
suis pas si enrhumée que ça… L’air frais de la nuit me fera du bien. Je suis
une fleur.
– Mais les
bêtes…
– Il faut
bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les
papillons. Il paraît que c’est tellement beau.
Sinon qui
me rendra visite ? Tu seras loin, toi. Quant aux grosses bêtes, je ne crains
rien. J’ai mes griffes.
Et elle
montrait naïvement ses quatre épines. Puis elle ajouta :
– Ne traîne
pas comme ça, c’est agaçant. Tu as décidé de partir. Va-t’en.
Car elle ne
voulait pas qu’il la vît pleurer. C’était une fleur tellement orgueilleuse…
(...)
C’est alors
qu’apparut le renard.
– Bonjour,
dit le renard.
– Bonjour,
répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.
– Je suis
là, dit la voix, sous le pommier.
– Qui es-tu
? dit le petit prince. Tu es bien joli…
– Je suis
un renard, dit le renard.
– Viens
jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste…
– Je ne
puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
– Ah !
pardon, fit le petit prince.
Mais, après
réflexion, il ajouta :
– Qu’est-ce
que signifie « apprivoiser » ?
– Tu n’es
pas d’ici, dit le renard, que cherches-tu ?
– Je
cherche les hommes, dit le petit prince. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser »
?
– Les
hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C’est bien gênant !
Ils élèvent aussi des poules. C’est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?
– Non, dit
le petit prince. Je cherche des amis. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
– C’est une
chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… »
– Créer des
liens ?
– Bien sûr,
dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent
mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de
moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards.
Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi
unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…
– Je
commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur… je crois qu’elle
m’a apprivoisé…
– C’est
possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses…
– Oh ! ce
n’est pas sur la Terre, dit le petit prince.
Le renard
parut très intrigué :
– Sur une
autre planète ?
– Oui.
– Il y a
des chasseurs, sur cette planète-là ?
– Non.
– Ça, c’est
intéressant ! Et des poules ?
– Non.
– Rien
n’est parfait, soupira le renard.
Mais le
renard revint à son idée :
– Ma vie
est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules
se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu.
Mais, si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit
de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer
sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis
regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé
pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste
! Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu
m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et
j’aimerai le bruit du vent dans le blé…
Le renard
se tut et regarda longtemps le petit prince :
– S’il te
plaît… apprivoise-moi ! dit-il.
– Je veux
bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des
amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
– On ne
connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont
plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les
marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus
d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !
– Que
faut-il faire ? dit le petit prince.
– Il faut
être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de
moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras
rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras
t’asseoir un peu plus près…
Le
lendemain revint le petit prince.
– Il eût
mieux valu revenir à la même heure, dit le renard.
Si tu
viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je
commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux.
À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix
du bonheur !
Mais si tu
viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur…
Il faut des rites.
– Qu’est-ce
qu’un rite ? dit le petit prince.
– C’est
aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard.
C’est ce
qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres
heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi
avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me
promener jusqu’à la vigne. Si les chasseurs dansaient n’importe quand, les
jours se ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances.
Ainsi le
petit prince apprivoisa le renard. Et quand l’heure du départ fut proche :
– Ah ! dit
le renard… Je pleurerai.
– C’est ta
faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu
que je t’apprivoise…
– Bien sûr,
dit le renard.
– Mais tu
vas pleurer ! dit le petit prince.
– Bien sûr,
dit le renard.
– Alors tu
n’y gagnes rien !
– J’y
gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
Puis il
ajouta :
– Va revoir
les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me
dire adieu, et je te ferai cadeau d’un secret.
Le petit
prince s’en fut revoir les roses.
– Vous
n’êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n’êtes rien encore, leur dit-il.
Personne ne vous a apprivoisées et vous n’avez apprivoisé personne. Vous êtes
comme était mon renard.
Ce n’était
qu’un renard semblable à cent mille autres. Mais j’en ai fait mon ami, et il
est maintenant unique au monde.
Et les
roses étaient bien gênées.
– Vous êtes
belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore.
On ne peut
pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait
qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous
toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise
sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle
dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons).
Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même
quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose.
(...)
Et il
revint vers le renard :
– Adieu,
dit-il…
– Adieu,
dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec
le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.
–
L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se
souvenir.
– C’est le
temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
– C’est le
temps que j’ai perdu pour ma rose… fit le petit prince, afin de se souvenir.
– Les
hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier.
Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es
responsable de ta rose…
– Je suis
responsable de ma rose… répéta le petit prince, afin de se souvenir.




























