Michel Zevaco fut sans aucun doute un des plus grands romanciers du 19ème siècle. "Les amants de Venise" est à mon avis son chef d'oeuvre ! Et pratiquement tous ses romans sont des épopées qui vous transportent dans un monde révolu où l'Homme tenait la première place au naturel, sans artifices, sans détours. Naïveté, vengeance, passion, foi, fidélité, trahison, l'homme ne se cachait pas à ces époques derrière des apparences trompeuses, derrière des renoncement à sa nature, bonne ou mauvaise. Ce n'était que quelques centaines d'années auparavant et pourtant, ces univers paraissent plus anciens que la terre des dinausores ...
Lisez "La jeunesse du Roi Henri" de Ponson du Terrail (le meilleur des romancier !), "Le Juif errant" d'Eugène Sue, "Le bossu" (Lagardère) et Madame Gil Blas de Paul Féval et tant d'autres ...
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Ah ! Lisez tous ces grands maîtres de l'écriture, de l'imagination, de la poésie et du coeur !!
Voici une liste partielle de tous ces auteurs qui, en plus des trois précédemment cités, d'Alexandre Dumas et d'Honoré de Balzac, valent plus que le détour !!
Fortuné du Boisgobey
Pierre Zaccone
Frédéric Soulié
Emile Richebourg
Molé-Gentilhomme
Alfred Assolant
Ernest Capendu
Eugène Chavette
Emile Gaboriau
Emmanuel Gonzalès
Jules Lermina
Léon Gozlan
Joseph Méry
Jules Mary
Gabriel de La Landelle
Constant Guéroult
...
(nb: les auteurs ne se trouvant pas à Ebooks libres et gratuits sont sur Gallica)
Extraits de Michel Zevaco, L’hôtel Saint Pol
Le roi (Charles VI) songeait.
– Lourde... combien lourde ! Est-ce de l’or ? Est-ce
du fer ? Qu’importe, c’est un métal sournois et lâche qui vous rafraîchit
d’abord le front, pour se mettre ensuite à le serrer jusqu’à faire éclater la
tête. Pourquoi une couronne, « à moi » et non à d’autres ? Quel mal ai-je fait
pour être condamné à la couronne ?
Il se mit à trembler. Le frisson glacial de la
crise courut le long de son échine. Il résistait pourtant, essayait encore de
vaguement diriger sa pensée insurgée.
Et tout à coup, il fut debout, écumant, et hurla
:
– Pourquoi une couronne à moi et non à vous ?
Ce fut un coup de tonnerre dominant le tumulte
d’une bataille. Il y eut dans la salle immense, où l’orgie battait à tous les
angles ses ailes de flamme, le silence morne et stupéfait de fous brusquement
ramenés à la raison. Et la sensation fut inoubliable, sinistre, macabre, – la sensation
que tous ces êtres raisonnables, hommes, femmes, princes, ducs, capitaines, c’étaient
des fous, et que lui, le fou, c’était, dans cette assemblée de délire, le seul
être raisonnable.
La voix du fou, comme un grand courant d’air pur,
balayait l’ivresse. Il reprit :
– Et pourquoi des couronnes ? Qui est le maître
? Est-ce moi ? Est-ce vous ? Personne n’est maître ! Je le sais et les fantômes
de mes nuits me l’ont dit. Maîtres ! dit-il avec un rire strident. Maîtres de quoi
? De qui ? Et qui a décrété que quelqu’un serait maître ? Parlez, je veux
savoir ! Vous vous taisez, Bourgogne ! Berry ! Orléans ! Vous tous qui voulez
être les maîtres, vous ne pouvez dire pourquoi vous le seriez ! Par Notre-Dame
et les saints, c’est à mourir de rire, avortons !... Chiens rampants, vous
prétendez vous imposer à l’admiration des hommes ! Vous aurez seulement leur
haine, et si vous saviez en quel océan de mépris vous vous débattez, vous
auriez pitié de vous-mêmes !
La voix du Roi-Fou tonnait. Il ne savait ce
qu’il disait. Les paroles jaillissaient de ses lèvres brûlantes, sans qu’il en comprît
le sens, comme autrefois, dans le temple sacré du Delphicus, parlait l’oracle
délirant.
La masse énorme des gentilshommes écoutait sans
comprendre. Mais la voix rauque, rude, puissante, leur secouait le coeur.
– Alors, avortons, il vous faut la puissance ?
Vraiment ! C’est à mourir de rire, de voir vos mines confites quand vous parlez
du pouvoir, de la puissance et de la nécessité de diriger les hommes, et de vos
nobles ambitions, sacripants ! Alors, vraiment, vous éprouvez, vous dites que vous
éprouvez le besoin de dominer, d’être vus de loin, et vous vous criez à
vous-mêmes que c’est là une grande joie, une belle satisfaction !
Vous mentez, chiens ! Vous n’avez même pas cela
dans le ventre. Si c’est cela que vous avez, pourquoi vous et non pas d’autres
? C’est donc la guerre d’homme à homme, au poignard, au poison, à la hache, à
l’échafaud, à la corde, à la calomnie, à toutes armes ? Mais non, sacripants !
Ce qui vous mène, c’est l’orgie. Ce qui vous tourmente,
mendiants de jouissances Je vous dis que c’est à mourir de rire, voleurs,
truands ! Je vois les peuples, troupeaux immenses cherchant où paître un peu de
bonheur. Où est l’herbe du bonheur ? Cherchez-la, peuples stupides. Par pitié,
par mépris, vous vous laissez voler un peu de puissance, un peu d’argent, et vous
haussez les épaules devant vos maîtres... moi je fais mieux, je leur donne ma
couronne !
D’un geste frénétique, il arracha la couronne de
sa tête, la souleva très haut, dans ses deux mains. Son visage convulsé fit
reculer la foule, et son rire glaça les plus braves. Il vociféra :
– Je n’en veux plus ! Qui la veut ! Ramasse, mon
frère ! Ramasse, mon oncle ! Ramasse, mon cousin ! Ramassez, sacripants ! À
plat ventre, mendiants de pouvoir ! C’est moi le peuple de France ! Tenez,
prenez, mangez, buvez, gorgez-vous, pauvres mendiants de puissance ! Prenez !
Voici la couronne, je n’en veux pas !
Le Fou laissa tomber sur l’estrade le royal diadème
et d’un rude coup de pied, l’envoya au loin devant lui. La couronne bondit,
ricocha, roula. Les groupes affolés s’écartèrent en reflux violents et
stupides, virent passer parmi eux ce bolide brillant qui était l’emblème du
pouvoir, qui alla se heurter au pied d’une colonne de granit surmontée d’un
satyre ricanant, et s’y brisa.
En même temps, Charles tombait à la renverse dans
son fauteuil en râlant :
– Regardez mourir le peuple !...
Ses yeux se révulsèrent. Ses genoux s’entrechoquèrent.
Il claqua des dents.
– Ils me tuent ! Ils m’égorgent ! Ils boivent mon
sang ! Regardez-moi mourir !... Il eut un grand cri déchirant, ses bras se tordirent
; du fauteuil, il tomba sur le tapis de l’estrade, et l’on n’entendit plus que
ses grognements funèbres, on ne vit plus que ses gestes frénétiques simulant
dans le vide une lutte effroyable contre les mendiants du pouvoir qu’évoquait
sa vision...
(…)
Ce matin-là le vénérable père Ignace de Loyola
eut une conférence avec le comte de Monclar, grand prévôt de Paris.
Il y avait de l’inquisiteur dans l’âme de
Monclar. Il y avait du policier dans l’âme de Loyola et c’est pour cela que
tous deux semblaient si bien s’entendre durant leur entretien.
– Ce Dolet, disait Loyola, est une vraie plaie
pour votre beau pays de France…
– Hélas, vénérable père, le roi est faible
parfois !
– Oui ! Oui ! Il veut jouer au savant, au
poète… Comme si les rois devaient être autre chose que la main de fer
appesantie par Dieu sur les peuples ! Les peuples, mon cher monsieur de Monclar,
ont une tendance néfaste à la rébellion contre notre sainte autorité, les rois
doivent être nos agents… ou sinon nous briserons les rois eux-mêmes ! …
(...)
– Loyola, reprit-il (Dolet), est un de ces hommes
fameux qui impriment sur l’humanité la marque indélébile de leur vouloir.
Seulement, ce qu’ils veulent, c’est leur
propre glorification, et non le bonheur commun. Ce sont ces hommes qui
arrêtent, durant des siècles, la marche de la vérité ou la font dévier…
L’humanité va vers un idéal si lointain, si
profond qu’à peine on l’ose concevoir. Par moment, elle ressent un choc, puis,
quand la secousse est finie, elle passe, croyant que la route est toujours droite
devant elle… Elle a dévié… l’écart, faible au départ, devient immense au bout
de cinquante ans, de cent ans… Et alors, il faut une révolution dans les
esprits et les moeurs pour que l’humanité rejoigne sa route… Oui, certes, ce
Loyola est un fléau semblable à ces grands tueurs. Il tue à sa façon. Ce qu’il
y a de terrible en lui, c’est qu’il ne veut pas tuer seulement le corps, c’est
l’esprit qu’il veut atteindre…
(…)
« Ceci est ma dernière pensée.
« C’est le dernier effort d’un esprit qui va
bientôt s’éteindre.
« Peut-être ces lignes tomberont-elles plus
tard sous les yeux d’hommes justes.
« Peut-être ce papier va-t-il être détruit.
« Je ne veux songer qu’à la possibilité d’être
lu plus tard.
« C’est
donc du seuil de la tombe que je parle aux hommes, et j’ai pour tribune un
bûcher.
« Je vais être brûlé ! Brûlé vif !
« Ce que ma chair va souffrir, je ne le sais.
« Je ne sais pas non plus quelles clameurs
d’agonie s’échapperont de ma gorge alors que, délirant au milieu des
tourbillons de flamme, je ne serai plus responsable de ma pensée.
« La vraie clameur du condamné est ici, sur ce
parchemin.
« Voici donc ce que je souhaite :
« Je suis innocent de toute action mauvaise.
« Aussi loin que je regarde dans ma vie, avec
le scrupule et l’angoisse d’un juge impartial, je n’y découvre aucun crime,
aucune faute véritable.
« J’ai aimé les hommes, mes frères.
« J’ai tâché de leur montrer qu’il y a un
flambeau pour les guider vers le bonheur à travers les ténèbres de la vie que
nous vivons. Ce flambeau s’appelle : Science.
« J’ai fait en sorte de répandre le plus que
j’ai pu de science, c’est-à-dire de lumière, afin de chasser le plus possible
de ténèbres, c’est-à-dire d’ignorance.
« Je ne me suis pas détourné des moins
fortunés que moi. Je n’ai pas montré un visage impitoyable aux fautes des
autres.
« J’ai songé que le mot suprême de la sagesse
humaine et l’aboutissement fatal de la science, de la pensée, de la vie, c’est
l’indulgence.
« Une humanité où les hommes auraient pitié
les uns des autres, où se développerait cette radieuse et magnifique pensée de
fraternité que le Christ a entrevue, une humanité pareille aurait résolu le problème
du paradis terrestre.
« Cependant, c’est la haine qui triomphe.
« Je ne veux ici accuser personne.
« Je dis seulement que l’esprit de domination
engendre l’esprit de haine.
« Je dis que les dominateurs qui ont inventé
le bûcher pour les hommes inaptes à la servitude sont l’obstacle qu’il faut
écarter.
« Puisse-t-on me comprendre !
«
Puisse l’humanité apprendre à pénétrer dans sa propre pensée !
« Puissent les hommes arriver un jour à penser
librement, c’est-à-dire sans que leur croyance, leur foi, leur pensée leur ait
été imposée.
« Puisse la science remettre au creuset de
l’analyse les croyances humaines qui nous sont transmises par les siècles
barbares !
« En formulant ces souhaits, je ne crois pas
passer les limites du droit humain.
« Je ne me crois pas en faute.
« Pourtant, c’est pour penser ce que j’écris,
c’est pour avoir aimé la science, la lumière, pour avoir été le frère de mes
frères que je vais être brûlé.
« Je voudrais qu’un jour un monument s’élevât
à l’endroit même où je vais souffrir, et que sur ce monument, les jours de
fête, les hommes enfin délivrés apportent quelque modeste offrande de fleurs,
et qu’enfin le souvenir des iniquités présentes fût perpétué par cette simple
parole que quelqu’un redirait aux foules, d’année en année :
« Ici, on a brûlé un homme parce qu’il aimait
ses frères et prêchait l’indulgence et proclamait le bienfait de la science.
« Cela se passait du temps où il y avait des
rois comme François, et des saints comme Ignace de Loyola. »
« Voilà ce que je souhaite.
« En foi de quoi, libre d’esprit et sain de
corps, j’ai signé. »
Dolet signa.