2016/11/21

Londres 1815 (et Australie, même époque)




Paul Féval, Jean Diable (John Devil / Hans Teufel), 1863


Londres 1815

"Londres, au commencement de ce siècle, avait des profondeurs si étranges et de si incroyables barbaries qu’on est tenté de se demander si notre Paris du moyen âge lui-même est jamais descendu jusque-là. Certaines portions de la Cité, Saint Gilles Spital-Fields et les limbes honteuses qui sont devenues le riche quartier des docks défiaient réellement toute description ; il y avait des centaines de rues barrées à la police ; à midi, les jours de brouillard, on étouffait les passants derrière la Tour, et, dans cette ruelle où nous sommes, à quelques cinquante toises du théâtre où notre Talma joua Shakspeare, il fallait la pluie du ciel pour laver le ruisseau sanglant.

Londres ne connaissait pas alors cette humble providence de la rue, le surveillant qu’on nomme spécialement le policeman ; il n’y avait que des sergents, des watchmen et des constables ; jamais encore homme de police n’avait montré sa baleine plombée en vue du bouge épique où nous allons entrer, et dont j’ai lu de mes yeux, en 1815, l’étiquette effrontée Will Scharper’s spirit shop.

Le cabaret que précédait ce vestibule d’infamie était vaste presque autant qu’une église ; mais cette large étendue elle-même présentait un aspect hideux, à cause du plafond en planches de sapin qui s’élevait à peine à six pouces au-dessus de la tête des consommateurs. Une demi-douzaine de lampes fumeuses, placées, les unes sur des barriques servant de tables, les autres à terre, mettaient dans les ténèbres des lueurs vagues et roussâtres. Une véritable fourmilière humaine grouillait sur le sol, jonché de paille humide et de débris : des hommes, des femmes, des enfants ; beaucoup de femmes et beaucoup d’enfants.


À droite de la porte d’entrée, dont le seuil était à trois marches au-dessous des fanges de la ruelle, quatre barriques vides supportaient un plancher de sapin, servant de comptoir et entouré d’une palissade de bois brut, comme on en voit en plein champ. Sur le comptoir se mêlaient en un désordre calculé les brocs, les bouteilles, les cruches et même des petits barils contenant les spiritueux en faveur parmi le peuple de Londres. Le rack, le porter irlandais, le whiskey d’Écosse et le gin, le lugubre et mémorable gin, boisson notoirement empoisonnée, et qui tue juste trois fois plus vite que les autres liqueurs fortes. C’est la préférée, là-bas. – Nous avons l’absinthe chez nous.

Dans les cabarets où le gin est le maître, on ne veut, d’ordinaire, ni porter, ni ale, ni vin ; mais au Sharper, on vendait de tout. Jenny Paddock, la veuve de Jean Diable, vous eût fourni au besoin du johannisberg dans un verre cassé, et du lacrymacristi dans une écuelle. Jenny Paddock était une Écossaise de cinq pieds six pouces, forte encore et charpentée comme un homme, mais hâve, tremblante et les yeux brûlés à vif. Elle se tenait derrière le comptoir, car la royauté du cabaret Scharper’s était tombée en quenouille. Deux laids coquins et deux fillettes de quatorze ans exécutaient ses ordres souverains.


Vers onze heures avant minuit, le Sharper’s était plein comme ces étuis de fer-blanc où nos pêcheurs à la ligne emprisonnent les vivants appâts qui attirent les goujons de Seine dans la poêle.
D’un bout à l’autre de l’immense salle, on voyait, vautrés sur la paille ou dans la fange, des groupes, la plupart immobiles, cuvant la lourde ivresse du gin. Dans le parloir, quelques chevaliers d’industrie de bas ordre, un peu moins misérables que le commun de cette tourbe abrutie, faisaient les grands seigneurs avec des coureuses de nuit.

La plupart de celles-ci, chose horrible à dire, et qui est une des plus profondes malédictions du vice anglais, n’avaient pas atteint encore la taille de la femme, et, sous ce masque uniforme que le gin colle aux visages de toutes ses victimes, on voyait poindre parfois la naïveté du sourire de l’enfant.


La fumée des pipes, rabattue par le plafond trop bas, mettait dans l’air un nuage tellement opaque que le regard le plus perçant n’aurait pu pénétrer à dix pas de l’entrée ; on percevait seulement des mouvements confus et de vagues lumières au travers de ces suffocantes vapeurs. Le bruit n’était pas, à beaucoup près, aussi intense que nous pourrions le supposer d’après les habitudes de nos tabagies françaises ; c’était un murmure grave et sourd, avec des cliquetis d’étain et de cuivre. Parmi ce vaste grognement, un blasphème s’élevait tout à coup, ou une menace ou un démenti de jeu. Il y avait des femmes ivres solitaires qui chantaient je ne sais quoi de monotone et de lugubre ; d’autres râlaient la toux du gin.


En somme, pour nous qui savons les refrains de nos joies populaires, cette bizarre boutique des plaisirs londonniens eût ressemblé à une salle d’hospice où la surveillance relâchée aurait laissé l’orgie se glisser parmi les mourants. C’était le Temple obscène de l’agonie en goguette.

(...)
Chose singulière l’Américain, cet Anglais et demi, qu’il soit du Nord ou du Sud, esclavagiste ou abolitionniste, déteste l’Irlandais comme il hait le nègre. L’Américain a reconnu dans l’irlandais le nègre blanc. Il l’abhorre d’instinct, par suite de cette aversion pour le malheur qui est le signe distinctif de la race saxonne.

À Londres, la plus cruelle insulte qu’on puisse infliger à un homme c’est de l’appeler pauvre."


(Moll Flanders de Daniel Defoe et d'autres romans dont certains de Dickens décrivent l'abominable dépravation de l'Angleterre du 19° siècle)



Australie 1815


"Il y a huit cents lieues du cap York jusqu’au cap Wilson, et  nul ne connaît la largeur de la colonie en tirant du rivage vers l’ouest, où les montagnes Bleues ne sont pas une frontière.

L’Angleterre a pris sur la carte du monde, à vue de pays et sans tracer une limite précise, cette immense étendue pour en faire une prison ; elle a rejeté les noirs à l’intérieur où le sol aride et infécond ne nourrit ni ne désaltère l’homme. Partout où il y a une goutte d’eau, un fusil anglais la garde, afin que les anciens maîtres du pays ne viennent point la voler. Il faut que cette eau, refusée à l’homme, abreuve les bestiaux, les chevaux et les moutons de l’Angleterre. Sans eau, toutes ces bêtes qui valent de l’argent mourraient. On trouve des noirs morts de soif sur le sable, mais ces noirs sont des hommes libres, qui par conséquent ne valent rien.

Ils se vengent en assassinant les blancs quand ils peuvent, à l’aide de leurs longs épieux, piquants comme des aiguilles. Les anglais disent que ce sont des bêtes féroces ; ils les chassent à
courre bel et bien en cette qualité. Ainsi marche la civilisation. Je me trompe : le dernier gouverneur de Port-Jackson a fait imprimer des Bibles en un langage mixte que ni les blancs ni les noirs ne comprennent, et il a enrôlé ou plutôt ameuté un millier de naturels qui font la chasse aux convicts échappés, afin de les dévorer quand ils les trouvent. Ils ne rapportent que la chevelure et sont payés sur la présentation de cette pièce, à bureau ouvert.

Les femmes ne sont point transportées, sauf de rares exceptions qui semblent réglées par l’arbitraire. Cette énorme étendue de pays manque de femmes, et sans nul doute cette condition particulière augmente la sombre férocité des populations. Les colons, dont le nombre va incessamment en augmentant, sont très-souvent des célibataires aventureux qui viennent tenter un coup de fortune. Il y a néanmoins des pères de famille, mais comme les stations des squatters (on appelle ainsi les fermes et les fermiers) sont disséminées à de larges distances, suivant le cours des rivières, leurs filles et leurs femmes sont perdues pour la société des villes. Nul ne vient là pour y rester. Chacun se hâte d’élever, de tondre ou de tuer ses moutons pour retourner en Europe et vivre en gentleman. Un jupon est une curiosité dans les rues de Sidney, et c’est à Sidney qu’il y a le plus de femmes en Australie.

Pendant mon séjour, il m’est arrivé d’assister au débarquement d’une cargaison de femmes à Port-Jackson. Dans la colonie australienne, il est sévèrement défendu d’acheter de la chair humaine, de frapper et de blasphémer. On vendit toutes ces malheureuses au milieu d’une tempête de jurons et de horions, à la face du soleil, sur le môle même, où le sang ruisselait."


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