2026/10/13

« sof kon sof »

 


« La faculté supérieure de l’intelligence, c’est la faculté de décision. »

Olivier de Kersauson


Or, qu’est-ce qu’une décision ? C’est l’expression du libre arbitre, uniquement l’expression.

Le libre arbitre, lui est l’expression de la conscience, ce flux de lumière invisible qui nous porte, ce moi diffus fait d’espérance, cette corde qui nous rattache à tout et à tous et plus encore, à l’infini. L’infini de l’être est notre cabane, notre océan, notre domaine.

Sans-fin. « eïn sof ».

L’origine de l’univers, l’origine de l’homme, l’origine d la vie, autant d’impasses pour la science déterministe, autant de culs de sac car la question est mauvaise, même pas fausse ! Nous avons l’habitude de rechercher le début et la fin des choses. Tout doit avoir un commencement et une fin, n’est-ce pas ?

Une fin, surtout. Si nous commençons quelque chose, c’est pour arriver à la fin, à un résultat qui confirmera notre valeur, qui sera une raison d’être à encadrer à côté des précédentes, et puis, la fin justifie les moyens, dit-on, la fin amène une couronne, un vainqueur, que sais-je ? Esclaves de la fin !!

En juin1986, j’étais venu pour la première fois en israël passer un mois au Kvutzat Yavné. Le matin, on récoltait des cornichons et l’après-midi on les triait. Le soir, dans les couloirs passait une ombre qui disait ‘sof kon sof’, un idiot, un innocent, un autiste dirait-on aujourd’hui. Gentil garçon à part ça. Je ne parlais pas un mot d’hébreu, mais cette phrase m’est restée.

Elle signifie: à la fin des fins. Il la prononçait de façon affirmative, comme une sentence et à la fois un soulagement, avec une nuance d’espérance. C’était son eurêka, sa vision, son mantra: le but de la vie, dans sa vision sommaire, était d’arriver à une fin, chose qu’il ne pourrait jamais atteindre, lui, l’être mal cuit. 

Quelle femme voudrait de lui pour créer un foyer et élever des enfants ? Dans quelle profession réussira t-il ? Qui jamais verra en lui quelqu’un avec qui on peut compter ? Son rêve unique et ultime est d’arriver à un but, à atteindre une fin, à accomplir quelque chose dans la société et, sachant qu’il ne pourra pas, il marche en portant son idole à bout de bras.


Comme lui, nous soumettons nos vies à l’accomplissement d’un but, de réalisations, d’achèvements, de décisions, sans nous apercevoir que nous prenons la pointe émergée de l’iceberg pour sa totalité. Je ne dis pas que tendre vers un but est mal, bien au contraire, mais que le but à atteindre n’est que le squelette de l’homme, la crête d’une vague, la ponctuation d’un flux qui lui est ce que nous sommes.

Le but de la vie n’est pas de devenir ce que nous ne sommes pas mais d’être qui nous sommes, déjà.

La réalité est double comme une pièce de monnaie. Une face est déterministe, l’autre indéterminée. Relativité générale et mécanique quantique sont les deux mamelles de la troisième réalité, la réalité cachée de Bernard d’Espagnat (Le réel voilé, Fayard), « les eaux du dessus » (Genèse, béréchit 1/6-7). 

Nous-mêmes avons deux faces, l’une qui rebondit d’évènement en évènement, de décision en décision, de décohérence en décohérence  tandis que l’autre poursuit un but transcendant qui petit à petit s’accomplit quels que soient ces événements, un but dont nul ne sait ce qu’il est parce que son commencement et sa fin sont hors de notre portée, ayant commencé avant la naissance et se continuant après la mort. 

Cependant, les deux faces sont intimement liées, dans l’action, et certainement pas dissociées comme dans le mysticisme oriental où les croyances païennes. Si la fin n’est pas dans la matière, elle n’en est pas détachée. La relation entre les deux faces est une tension, une volonté, un infime espoir tout puissant, une sensation qu’on ne fait qu’effleurer, un ‘je ne sait quoi’ qui brille dans le ciel de l’âme …