2017/12/03

Biribi




Extraits:

« Les femmes, le jeu, l’alcool, voilà les trois produits de notre civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indigènes de leurs moeurs grossières et sauvages.

Quant aux enfants – aux mouchachous – ils donnent les plus belles espérances. Ils vous disent : « Et ta soeur ! » – en français – et vous taillent des basanes – en français. – On en trouve même qui commencent par parler argot ; qui ne savent pas dire : pain – mais qui disent : du gringle ; – qui ignorent la viande, mais qui connaissent la bidoche ; – voire même la barbaque. »

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« La discipline, c’est la peur. Il faut que le soldat ait plus peur de ce qui est derrière lui que de ce qui est devant lui ; il faut qu’il ait plus peur du peloton d’exécution que de l’ennemi qu’il a à combattre. »


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« Je ne dors pas. Je pense.

Je pense à cette armée que je vais quitter. Je l’envisage
froidement, laissant de côté toutes mes haines.
C’est une chose mauvaise. C’est une institution malsaine,
néfaste.

L’armée incarne la nation. L’histoire nous met ça dans la tête, de force, au moyen de toutes les tricheries, de tous les mensonges.
Drôle d’histoire que celle-là ! Dix anecdotes y résument un siècle, une gasconnade y remplit un règne. Batailles ! batailles ! Combats ! Elle a osé fourrer la Révolution dans la sabretache des généraux à plumets et jusque dans le chapeau de Bonaparte, comme elle a fait bouillir le grand mouvement des Communes qui précéda la bataille de Bouvines dans le chaudron où les marmitons de Philippe-Auguste ont écumé une soupe au vin. Elle prêche la haine des peuples, le respect du soudard, la sanctification de la guerre, la glorification du carnage…


Ah ! Mascarille ! toi qui voulais la mettre en madrigaux, l’Histoire !


Elle nous a donné le chauvinisme, cette histoire-là ; le chauvinisme, cette épidémie qui s’abat sur les masses et les pousse, affolées, à la recherche d’un dictateur.

L’armée incarne la nation ! Elle la diminue. Elle incarne la force brutale et aveugle, la force au service de celui qui sait lui plaire et – c’est triste à dire, mais c’est vrai – de celui qui peut la payer.
« Cela s’est fait, mais ne se fera plus. » Si, la blessure ne se guérira point. La gangrène y est.


L’armée, c’est le réceptacle de toutes les mauvaises passions, la sentine de tous les vices. Tout le monde vole, là-dedans, depuis le caporal d’ordinaire, depuis l’homme de corvée qui tient une anse du panier, jusqu’à l’intendant général, jusqu’au ministre. Ce qui se nomme gratte et rabiau en bas s’appelle en haut boni et pot-de-vin

Tout le monde s’y déteste, tout le monde s’y envie, tout le monde s’y torture, tout le monde s’y espionne, tout le monde s’y dénonce. Cela, au nom de soi-disant principes de discipline dégradante, de hiérarchie inutile. Avoir un grade, c’est avoir le droit de punir. Punir toujours, punir pour tout. De peines corporelles, naturellement ; celles-là seules sont en vigueur… Ah ! C’est triste qu’un bout de galon permette à un homme de mettre en prison son ennemi – ou de faire fusiller son camarade.


L’armée, c’est le cancer social, c’est la pieuvre dont les tentacules pompent le sang des peuples et dont ils devront couper les cent bras, à coups de hache, s’ils veulent vivre.

Ah ! Je sais bien : le patriotisme !… Le patriotisme n’a rien à faire avec l’armée, rien ; et ce serait grand bien, vraiment, s’il n’était plus l’apanage d’une caste, la chose d’une coterie, l’objet curieux que des escamoteurs ont caché dans leur gibecière, et qu’ils montrent de temps en temps, mystérieux et dignes, à la foule béante qui applaudit.

Ce sentiment-là, je crois, n’est pas forcément cousu au fond d’un pantalon rouge. Il y a peut-être autant de patriotisme dans l’écrasement banal d’un maçon qui tombe d’un échafaudage ou dans la crevaison ignorée d’un mineur foudroyé par un coup de grisou, que dans la mort glorieuse d’un général tué à l’ennemi.

Et il y a de bons patriotes, voyez-vous, qui haïssent la guerre, mais qui la feraient avec joie – si l’on tentait d’assassiner la France – parce qu’ils auraient l’espoir grandiose, ceux-là, non pas d’écraser un peuple, mais d’anéantir, avec le gouvernement qui le régit, toutes les tendances rétrogrades, féodales, anachroniques – le caporalisme. »


(…)

« Quatre faubouriens, sur les sept que nous sommes. Quatre ouvriers qui vont reprendre leur métier, en arrivant, avec la misère qui les guettera au coin de l’établi et la débauche qui leur fera signe, au premier tournant de la rue. Rien à attendre d’eux, rien. Des récits fantastiques de leurs campagnes, peut-être, des histoires à dormir debout, des exagérations idiotes, des hâbleries…

Ah ! il n’y a pas de danger qu’ils aillent porter, dans l’atelier, sur les chantiers, le récit sincère de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont enduré, – la haine du militarisme ! On les retrouvera arrêtés, badauds imbéciles, sur les boulevards où défilent les griffetons, au son d’une musique de sauvages ; à Longchamps, les jours de revue, et l’on pourra les entendre applaudir, bien fort, au passage d’un général peinturluré comme une image d’Épinal, d’un colonel dont le plumet se dresse, au-dessus du shako, comme un pinceau de treize sous au-dessus d’un pot à colle.

À quoi ça leur sert-il d’avoir souffert ?…


Des animaux, alors ? Pas même. Des bêtes sans rancune.


Et les autres : Le premier est un garçon instruit, un éduqué que je connais peu. Il se livre à des comparaisons très intéressantes entre la végétation africaine et celle de la France.
Ces comparaisons me font suer.

Le second, c’est cet imbécile de Lecreux. Il est libéré en même temps que moi. Je ne lui ai pas dit quatre mots, je crois, depuis que nous sommes partis d’Aïn-Halib. C’est égal, je serais curieux de savoir à quoi il peut penser, cet être-là. Je vais le lui demander. Je l’appellerai « mon vieux Lecreux. » Ça le flattera.
– Mon vieux Lecreux, tu ne dis rien. À quoi penses-tu ?

– Je pense à une pièce de vers que j’ai faite…
Il fait des vers ! J’aurais dû m’en douter !…

– Que j’ai commencée, plutôt, à Aïn-Halib. Je veux arriver à démontrer l’inanité de tout système philosophique. Je viens justement de trouver deux vers. Tiens, les voici :
Pythagore, Solon, Socrate et Cicéron
Ont discouru longtemps sans rien dire de bon…

– Comment trouves-tu ça ?
– Fous-moi la paix !
– Tu dis ?
– Fous-moi la paix, ou je te casse la gueule !
Ils se sont tous retournés. Ils m’ont cru fou. Tant pis pour eux.


Le train siffle longuement. – Il entre en gare. – Il s’arrête.

Je descends en courant ; je me sauve ainsi qu’un voleur, sans faire d’adieux, sans serrer une main, sans rien dire à personne
– à personne !

J’ai envie de pleurer de rage…

* * * * * * * * * *

Où suis-je ? Sur le boulevard Saint-Germain, près du pont Sully. Je suis venu là tout d’une traite, en grandes enjambées, sans regarder derrière moi, comme si j’avais la police à mes trousses.


Ainsi, je suis à Paris ? Tiens ! Comme c’est tranquille !


C’est drôle, je me figurais autre chose. Mon rêve a glissé sur le pavé gras dont la pente mène à l’égout, et s’en va à vau-l’eau, maintenant, roulé par les flots sales de ce fleuve qui coule, bête et jaune, dans les brumes grises, et dont le courant se partage, au tranchant des piles du pont, sans un bruissement, sans un bruit, sans une écume.

Les maisons aux hautes façades pâles, aux fenêtres mornes, les longues avenues au sol cendré et froid où tremblotent les squelettes ridicules des arbres violets, le ciel blafard et décoloré comme une vieille bâche, les silhouettes vilaines des édifices mangés par les vapeurs caligineuses que piquent déjà les points jaunes des becs de gaz, les taches noires et frissonnantes des passants qui glissent vite, silencieusement…

Ils ne me regardent même pas, ces passants… Si. Une jeune fille a jeté sur moi un coup d’oeil étonné et je l’ai entendue qui disait tout bas à sa compagne :
– Comme il est noir !
Comme il est noir !… C’est tout.


Alors, on ne voit rien sur ma figure ? Il n’y a rien d’écrit, sur mon visage ? Les souffrances n’y ont pas laissé leur marque, les insultes n’y ont pas imprimé leur stigmate. Et l’on ne peut même pas, sur mes membres, comme sur l’échine d’une bête maltraitée, compter les coups que j’ai reçus, dénombrer toutes mes cicatrices !
Ah ! Pourquoi ne m’a-t-on pas meurtri le corps, au lieu de me torturer l’âme ? Pourquoi la honte ne m’a-t-elle pas cinglé comme un fouet ? Pourquoi les douleurs n’ont-elles point été des couteaux et les affronts des fers rouges ? Je pourrais montrer les blessures de ma peau, au moins, puisque je ne peux faire voir les plaies saignantes de mon coeur. Je pourrais mettre ma chair lacérée sous les yeux des indifférents et fourrer dans mes ulcères les doigts blagueurs des incrédules !


Le découragement m’assomme.
Un désir violent me saisit. Une envie atroce me tenaille : je voudrais être Lecreux.
Je ne souffrirais pas comme ça, je ne ressentirais pas le mal lancinant qui me point. Et je m’écrierais gaîment, ce soir, à table, en débouchant une bouteille :
– En voilà une que les chaouchs ne boiront pas !

Ce serait toute ma vengeance, ma foi ! et, après, je ne songerais plus au passé. Je n’aurais même pas la peine d’empêcher les souvenirs d’autrefois de se présenter à mon esprit. Je n’y penserais point, à cet autrefois – naturellement – pas plus qu’on ne pense à un médicament amer qu’on a avalé, à une tache de boue qui a sali vos vêtements et qu’un coup de brosse efface…


Ma vengeance !… Est-ce que je veux me venger ?
Oui, si c’est se venger que d’ouvrir devant tous le livre de son existence, de montrer ce qu’on a souffert, de dire ce qu’on a pensé.
Je veux faire cela à présent. Si c’est vengeance, tant pis ; et si c’est justice, tant mieux.

Je crois que ce sera justice, simplement. La haine me gonfle le coeur, c’est vrai. Mais elle est trop forte, je le sens bien, pour pouvoir jamais s’assouvir – ou se calmer. Elle ne me quittera plus, maintenant ; et c’est elle qui mettra un frein à mes emportements et brisera mes colères. Mais c’est elle aussi qui, calme et froide, me montre déjà le pilori auquel je dois clouer, ainsi qu’une pancarte au-dessus de la tête des malfaiteurs, l’ignominie de mes bourreaux.


Je m’enfonce dans les profondeurs du boulevard désert. La nuit est tombée. Le brouillard s’est épaissi…
C’est dans une nuit plus noire encore que les opprimés doivent élever la voix. C’est dans une obscurité plus grande qu’ils doivent faire éclater la trompette aux oreilles de la Société – la
Société, vieille gueuse imbécile qui creuse elle-même, avec des boniments macabres, la fosse dans laquelle elle tombera, moribonde – sandwich qui se balade, inconsciente, portant, sur les écriteaux qui pendent à son cou et font sonner ses tibias, un grand point d’interrogation – tout rouge. »


Paris, 1888.

FIN

Georges Darien





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